Depuis trois ans, les fonctions des médecins scolaires ont été reprises par les praticien·nes du Centre municipal de santé Salvador-Allende au sein des écoles, une expérience unique en son genre regardée avec intérêt par d’autres villes.
Le 14 novembre, Jared, 8 ans, en CP, est venu à l’école, Charlie-Chaplin avec sa mère et un proche pour rencontrer la médecin scolaire Charlotte Serrano. « On va faire que jouer et il n’y aura pas de piqûre. Tu ne veux pas enlever ton blouson ? On va dessiner un bonhomme ! » La soignante met d’emblée l’enfant en confiance. Scolarisé en unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPE2A), Jared est arrivé en France en 2024. Après avoir mesuré sa taille, la praticienne le fait parler de son quotidien : « J’aime regarder la télévision et jouer sur le téléphone. » L’occasion de donner un premier conseil à la maman : mesurer le temps que passe son enfant sur les écrans : « Une heure de suite, deux heures maximum, et pas le matin ni aux repas. »
Généraliste qui assure la médecine scolaire, Charlotte Serrano oriente aussi la famille vers le Centre municipal de santé (CMS) Salvador-Allende : pas de droits ouverts ni d’aide médicale d’État ? « Le CMS va vous aider à faire les démarches ! » Jared n’a pas tous ses vaccins ? « La vaccination est gratuite au CMS le mercredi après-midi. » Il a des caries dentaires ? « Je vous organise un rendez-vous avec la dentiste. » Bonne nouvelle supplémentaire : Jared et sa famille auront désormais un médecin traitant au CMS. Ce sont ainsi tous les élèves des classes UPE2A de la ville qui vont bénéficier d’une rencontre avec un médecin scolaire afin d’organiser un accès vers les soins à leur arrivée en France, voire de repérer des situations potentiellement dramatiques par défaut de suivi médical.
Julien Le Breton, directeur du CMS, explique que « la compétence de la médecine scolaire a été reprise en 2022 à l’initiative de la Ville, du fait d’un manque de praticiens sur les postes dédiés, alors même que la compétence est obligatoire pour l’Éducation nationale ». Les conséquences de ce manquement pouvaient être graves pour la santé des enfants : pas de possibilité d’avoir des lunettes, anomalies de l’audition, etc. mettant en péril l’épanouissement et les apprentissages. Environ six médecins du CMS sont depuis lors mobilisés : ils fonctionnent en binôme et se relaient sur trois zones découpant la ville pour des visites et des bilans, à la fois à la demande des établissements et en reconvoquant les enfants quand un besoin particulier est décelé. L’Éducation nationale compense financièrement cette délégation auprès de la Ville.
15, c’est le nombre de postes de médecin scolaire pourvus en Seine-Saint-Denis, sur les 50 obligatoires.
Les médecins scolaires diplômés suivent normalement une formation de deux ans à l’École des hautes études en santé publique (EHESP). Pour pallier ce manque, les médecins généralistes du CMS ont pu se former via des cours dispensés par des médecins en fonction dans le 93 puis directement sur le terrain, au plus près des équipes pédagogiques. Afin d ’assurer les besoins à la fois au CMS et dans les écoles, l’équipe médicale s’est renforcée, et un orthophoniste, une psychologue et une dentiste spécialisés pour l’enfance ont été recrutés. Après le traitement des urgences, l’ambition est de dépister une génération tous les ans : « Une telle organisation aurait pu faire peur mais on nous parle tout le temps de la grande utilité de ce dispositif », se réjouit Julien Le Breton. Jared et ses copains sont entre de bonnes mains !
Textes : Nicolas Liébault ; photos : Léa Desjours
Pour plus de renseignements : Centre municipal de santé Salvador-Allende, 2 mail de l’Égalité. Standard : 01 49 92 60 60.
Ouvert du lundi au vendredi de 8h30 à 12h et de 13h30 à 19h30 et le samedi de 8h30 à 12h.
Si vous souhaitez que votre enfant rencontre un médecin scolaire, joignez plutôt la direction de l’établissement où il·elle est
scolarisé·e.
Une offre de soins en souffrance
La médecine scolaire, tout comme la protection maternelle et infantile (PMI, de 0 à 6 ans), répond à un impératif de santé publique universelle sur tous les territoires. Elles satisfont un besoin de prévention, de dépistage, interrogeant le contexte de vie des enfants pour mieux repérer leurs difficultés, leurs malaises, leurs souffrances. Or l’offre de soins diminue aujourd’hui, créant une pénurie, car les médecins sont moins nombreux et les pathologies plus complexes, avec une forte dimension sociale. L’activité des médecins de la PMI mais aussi des puéricultrices s’est par ailleurs réduite par manque de professionnel·les.
La médecine scolaire est pourtant particulièrement précieuse en Seine-Saint-Denis pour prévenir des pathologies plus fréquentes : vulnérabilité physique, psychologique ou sociale, enfants nés prématurément, obésité infantile mais aussi manque de soins, troubles visuels et auditifs qui empêchent de suivre en classe, addiction aux écrans, problèmes intrafamiliaux...
Il et elle ont dit...
Samuel Tougait, directeur de l'école élémentaire Charlie-Chaplin
« Un regard croisé sur les besoins de l’enfant »
« Parfois, notre équipe pédagogique a des doutes sur la santé d’un élève. La médecine scolaire nous aide alors à obtenir un regard croisé sur les besoins des enfants. C’est une vraie nécessité quand certains ne rentrent pas dans des apprentissages pour telle et telle raison et qu’on n’en repère pas la cause. C’est aussi la porte d’entrée vers des spécialistes à l’extérieur. Il s’agit plus largement de comprendre comment fonctionne la cellule familiale, les parents pouvant se confier plus facilement aux médecins scolaires. À l’école Charlie-Chaplin, le médecin scolaire classique est parti depuis presque dix ans et personne ne l’avait remplacé depuis. Par leurs interventions, les médecins du CMS entrent en complémentarité avec l’action de l’infirmière scolaire rattachée au collège, qui fait tous les ans des contrôles de la vue et de l’ouïe avec les CE2. »
Charlotte Serrano, médecin généraliste du CMS
« La médecine scolaire est une passerelle »
« J’opère une vacation de médecine scolaire toutes les deux semaines. Alors qu’un médecin scolaire classique renvoie habituellement vers le généraliste, je peux directement rédiger des ordonnances et des certificats pour la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH). Je me déplace dans les écoles quand les équipes éducatives s’inquiètent pour un enfant qui a des difficultés de comportement, de colère ou dans les apprentissages. Mais je vois aussi des élèves de manière systématique dans une optique de prévention et de santé publique, notamment les UPE2A qui risquent d’avoir un moins bon état de santé. Pour tous les enfants, je m’intéresse à la situation sociale des familles (droits ouverts, habitat, accès aux droits) et somatiques (dents, vue, oreilles, peau, neurologie…). La médecine scolaire aide beaucoup à la prévention, le parent pauvre de la médecine en France. C’est aussi une passerelle : elle favorise l’entrée dans un circuit de soins, notamment quand ce parcours est bousculé par la migration, les problèmes d’habitat... »